Éditorial – RDC : Quand Kinshasa s’indigne, l’Est suffoque – la réouverture de Bunagana, un acte de survie
Le 10 juillet 2025, l’Ouganda a rouvert unilatéralement les postes-frontières de Bunagana et d’Ishasha avec la RD Congo, sans la moindre concertation avec Kinshasa. Si cette décision a provoqué une réaction diplomatique courroucée des autorités congolaises, elle a été perçue comme une bouffée d’oxygène pour les populations locales, étranglées par des années d’asphyxie économique et sociale.
Réuni le 11 juillet en Conseil des ministres, le gouvernement congolais a instruit le ministre des Affaires étrangères d’exiger des explications claires auprès des autorités ougandaises. Dans la foulée, le gouverneur militaire du Nord-Kivu a convoqué le consul ougandais basé à Beni. Mais pendant que Kinshasa réclame des comptes sur la forme, des millions de Congolais à l’Est réclament, eux, quelque chose de plus fondamental : le droit de vivre.
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Une souffrance longtemps ignorée
Depuis plus de trois ans, la fermeture de ces postes-frontières visait officiellement à empêcher le financement de l’AFC/M23 via les taxes commerciales. En réalité, ce sont les populations civiles qui ont subi de plein fouet les conséquences de cette décision : femmes commerçantes, petits agriculteurs, opérateurs économiques, familles entières, tous pris au piège d’un blocus sans ménagement, sans alternatives, sans mécanismes d’atténuation.
Depuis le début de l’année 2025, le supplice a empiré. Avec la chute de Goma et de Bukavu entre les mains de la rébellion, Kinshasa a suspendu l’accès bancaire dans les zones occupées.
Résultat : plus de salaires pour les fonctionnaires, plus de retraits pour les ménages, plus de crédits pour les entrepreneurs. Et face aux cris répétés de détresse — y compris dans notre éditorial du 25 juin dernier, « Silence sur l’Est : les cris d’un peuple sous embargo de son propre État » — le pouvoir central persiste dans un silence glaçant.
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Une respiration, pas une provocation
Dans ce contexte, la réouverture de Bunagana et d’Ishasha ne saurait être réduite à une querelle diplomatique ou à une victoire tactique du M23. Elle incarne un rare moment de répit pour des populations prises en étau entre l’hostilité d’un groupe armé et l’abandon de leur propre gouvernement.
Faut-il rappeler que ce sont ces mêmes populations qui, malgré tout, n’ont jamais cessé d’exprimer leur attachement à la nation congolaise ? Aujourd’hui, elles subissent l’humiliation de constater qu’elles sont parfois mieux servies par des voisins que par leur propre État. Et Kinshasa ose s’indigner… De quoi exactement ? D’un geste qui soulage ceux qu’elle délaisse ?
Choisir entre la rupture ou la respiration
Le gouvernement congolais doit trancher : continuer à imposer des mesures punitives qui étranglent les innocents ou assumer, avec lucidité et responsabilité, des mécanismes de survie économique dans les zones affectées. À force de parler de souveraineté en abandonnant ceux qu’on gouverne, l’État risque de sceller sa propre fracture.
Si demain, ces populations réclament l’autodétermination, ce ne sera pas un complot étranger : ce sera une réponse à une trahison intérieure. Laisser respirer l’Est, ce n’est pas trahir la République. C’est, au contraire, tenter de la sauver.
Œil du Kivu continuera d’élever la voix de ceux qu’on n’entend jamais –non pour plaire aux puissants, mais pour rappeler une vérité simple : aucun État ne peut se dire souverain s’il abandonne les siens.
Par Minane Jospi – Journal Œil Du Kivu




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