Éditorial – Silence sur l’Est de la RDC : Les cris d’un peuple sous embargo de son propre État
Depuis plusieurs mois, les populations vivant dans les territoires sous contrôle de l’AFC-M23 dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) subissent une double peine : les affres de la guerre et une asphyxie administrative et financière orchestrée depuis Kinshasa.
Fermeture des banques et institutions de microfinance, suspension des salaires, paralysie des services publics… Dans des villes comme Goma, Bukavu, Rutshuru ou Bunagana, ce sont les décisions politiques venues du centre qui minent chaque jour un peu plus le quotidien des citoyens.
Le 23 mai dernier, l’ancien président Joseph Kabila, dans une déclaration rare mais percutante, a lancé un pavé dans la mare :
« J’exprime ma sympathie à la population orientale abandonnée par un pouvoir central qui semble avoir pris le parti de la punir… »
Ces mots sonnent comme un diagnostic glaçant : au-delà des lignes de front, c’est un peuple entier qui est sacrifié sur l’autel de calculs politiques opaques.
Quand la guerre justifie l’abandon
« La guerre ne peut pas être un alibi pour infliger à ces populations une double peine », dénonce à juste titre Vital Kamerhe.
Car si les armes tonnent, les caisses de l’État, elles, restent closes. Plus de salaires pour les enseignants et les fonctionnaires, plus de retraits dans les banques, plus aucun service de base. Les institutions publiques sont aux abonnés absents, dans des villes pourtant toujours habitées, toujours vivantes.
Le contraste avec les années 2000 est frappant. À l’époque, malgré une occupation des trois quarts du pays, les salaires continuaient à être versés. Le président Mzee Laurent-Désiré Kabila en avait fait un principe : en temps de guerre, l’État doit rester au chevet de sa population. Aujourd’hui, ce principe semble avoir été relégué aux oubliettes.
L’économie locale étranglée, le peuple à genoux
À Goma ou Bukavu, la situation économique est devenue étouffante. Le franc congolais s’effondre face au dollar, passé de 2 700 à plus de 3 000 FC sur les marchés. Les habitants survivent sur leurs réserves. La consommation recule, la production agricole est en chute libre et les échanges commerciaux sont presque à l’arrêt.
« Depuis la prise de Goma, notre quotidien est devenu un calvaire », témoigne Éric Panda, instituteur à Kiwanja.
Dans ce marasme, le Rwanda gagne du terrain, inondant les marchés congolais de ses produits. Pendant ce temps, les banques locales, coupées du système national, ne permettent plus aux citoyens d’accéder à leurs comptes. Sans argent, pas de salaire. Et sans salaire, pas de vie.
Le vide laissé par l’État a poussé l’AFC-M23 à tenter de rouvrir la CADECO, une banque publique, pour instaurer un système parallèle. Mais cette tentative, politiquement explosive, a été aussitôt rejetée par Kinshasa. Résultat : les civils restent les otages d’un bras de fer institutionnel.
Une fracture politique désormais assumée
Plus qu’une crise économique, c’est un gouffre moral qui se creuse entre l’Est et le reste du pays. Hier encore attachées à l’idée d’unité nationale, les populations de l’Est se disent aujourd’hui trahies. Le patriotisme cède la place à la résignation, voire à la tentation sécessionniste. « Si un sondage impartial était organisé, la majorité choisirait la séparation », affirment plusieurs voix locales.
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Loin d’être une revendication idéologique, cette idée découle du sentiment croissant d’être oubliés. D’ailleurs, dans les faits, l’Est s’émancipe progressivement : échanges commerciaux tournés vers le Rwanda, l’Ouganda ou Dubaï, réseaux logistiques indépendants, dépendance réduite vis-à-vis de Kinshasa.
Le contraste est tel que, comme l’avait cyniquement lancé Jules Alingete : « Goma est à 21 000 kilomètres de Kinshasa. »
Le piège stratégique de Kinshasa
En croyant affaiblir les rebelles par l’isolement économique, Kinshasa ne fait qu’enfoncer un peu plus sa population dans le désespoir. Et paradoxalement, elle nourrit le narratif des groupes armés, qui se positionnent en « protecteurs » d’un peuple abandonné.
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Ce que vit l’Est aujourd’hui n’est plus une simple guerre : c’est une crise humanitaire aggravée par une logique punitive. Et le plus inquiétant, c’est que ce sentiment d’abandon se généralise. Si rien n’est fait, c’est la légitimité même du pouvoir central qui sera remise en cause.
Des solutions existent, encore faut-il la volonté politique
Réactiver le lien entre l’État et les citoyens, même en zone rebelle, est possible. L’histoire congolaise l’a prouvé. À l’heure où des négociations sont en cours à Washington et Doha, plusieurs pistes peuvent être explorées pour éviter le point de rupture :
- Création d’une cellule indépendante de supervision bancaire, avec la BCC, la FEC, des banques privées, des représentants des rebelles et la société civile, pour garantir un service exclusivement destiné aux civils.
- Signature d’un protocole d’engagement clair, définissant les modalités de fonctionnement bancaire en zone occupée, sous contrôle neutre et transparent.
- Déploiement d’agences mobiles sécurisées, dans les zones les plus stables, avec un plafond de transaction encadré.
- Versement des salaires par mobile money, via des plateformes sécurisées comme M-Pesa, Airtel Money ou Orange Money, sans nécessiter d’infrastructure bancaire fixe.
- Supervision par un acteur technique neutre, comme le PNUD ou la BAD, chargé d’auditer les flux et garantir le respect des normes humanitaires.
- Création d’un Fonds spécial de relance économique, pour soutenir les PME locales, en injectant des capitaux dans les circuits formels.
Ces mesures ne reconnaissent pas l’autorité des groupes rebelles. Elles répondent à une nécessité urgente : sauver ce qu’il reste du lien entre la nation et ses citoyens. La paix ne se gagne pas seulement avec des armes, mais aussi par le respect du contrat social.
La question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais combien de temps encore Kinshasa peut ignorer l’hémorragie politique, économique et sociale qui ronge l’Est du pays. Continuer dans cette voie, c’est prendre le risque d’un divorce national que ni l’histoire ni l’avenir ne pardonneront.
Par Minane Jospin
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