Portrait – Afrika Tulinabo : La jeune stylographe qui transforme les cicatrices en œuvres d’art
La vie lui a pris son père, mais elle a choisi de donner une voix aux enfants victimes de conflits et aux orphelins. Depuis Goma, ville meurtrie par les guerres et les injustices, AFRIKA TULINABO trace un chemin d’espoir, armée de son stylo. Artiste dessinatrice spécialisée en stylographie, elle transforme sa douleur en engagement. Après avoir perdu son père en 2020, elle a fait de ce deuil un moteur pour défendre les oubliés : les enfants, les orphelins, les mères en détresse.
À travers son projet KESHO, son atelier AFRICK’ART et ses œuvres poignantes, elle milite pour un Kivu de paix, d’éducation et de résilience. Son art devient ainsi une voix pour ceux qu’on n’écoute pas.
Le dessin comme arme de résilience
Dans cette région du Kivu, chargée de conflits et de douleurs, où la guerre a souvent réduit les rêves au silence, une nouvelle forme de résistance est née. Elle ne crie pas, elle ne tonne pas : elle dessine. AFRIKA TULINABO, jeune artiste congolaise, est la pionnière d’une forme d’art engagée : la stylographie. Ce dessin minutieux au stylo devient, entre ses mains, un véritable outil d’expression, de mémoire et de transformation sociale.
Née et élevée au Nord-Kivu, au cœur des violences, Afrika ne se destinait pourtant pas à l’art. Diplômée en pédagogie, elle envisageait une carrière classique. Mais en 2022, une révélation s’impose : le dessin devient son langage, son exutoire, son acte militant.
« Le stylo est devenu mon arme », confie-t-elle. Une arme pour dire ce que les mots taisent : la souffrance des enfants, les douleurs muettes des mères, les cicatrices invisibles d’une région oubliée. « Mon stylo porte la voix des milliers de personnes que ce monde cruel a choisi d’ignorer », insiste-t-elle.
Le stylo pour guérir et plaider la cause des enfants
C’est presque par hasard qu’Afrika commence à dessiner en 2022. En esquissant son propre portrait d’enfance — une fillette qui rêvait de grandes études, interrompues brutalement par la perte de son père — elle découvre un nouveau souffle. Très vite, l’encre devient passion, libération, thérapie.
Sa spécialité, la stylographie, est un choix assumé et authentique : « J’ai choisi la stylographie parce que je voulais proposer quelque chose de différent, de plus authentique. »
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En 2024, elle ouvre son atelier AFRICK’ART et s’investit dans des projets communautaires. En décembre, elle présente sa première exposition, Je suis Kivu, célébrant la biodiversité et la vie de sa région meurtrie. Cinq mois plus tard, en avril 2025, elle lance le projet KESHO, approfondissant sa mission : utiliser l’art pour sensibiliser aux droits des enfants et raconter le vécu des femmes dans les conflits. Un projet qu’elle dédie à son père disparu : « J’aurais voulu qu’il soit là pour voir ce que je suis devenue. Il est ma plus grande force, mon moteur. »
Une mission collective portée par un héritage personnel
La perte de son père est devenue le catalyseur de son engagement. Elle dessine pour lui, pour les orphelins, pour tous ceux que l’on n’écoute pas. Mais le chemin reste semé d’embûches : manque de matériel de qualité, absence d’espaces d’exposition, difficultés financières, manque de reconnaissance. Pourtant, Afrika tient bon.
« Mon rêve est de créer un grand institut féminin d’art visuel pour les jeunes filles, les femmes et les enfants de la région des Grands Lacs. »
L’art comme voie, la femme comme pilier
À travers ses œuvres, Afrika redonne à la femme africaine sa place ancestrale : celle qui protège, éduque, équilibre et transmet la vie. Selon elle, la crise actuelle est aussi une crise d’identité, une rupture avec les valeurs africaines fondamentales.
« L’Afrique a toujours porté la femme comme pilier. Aujourd’hui, il faut lui rendre cette place. Beaucoup des débats qui divisent nos sociétés aujourd’hui n’existeraient pas si nous avions un regard juste et respectueux sur notre histoire. »
À toutes les jeunes filles qui souhaitent suivre son chemin, elle adresse ce message :
« Ce n’est pas facile, mais avec le cœur, le courage et l’âme, tout devient possible. Soyons braves et conscientes de notre grand pouvoir, car notre société a besoin de nous plus que jamais. » Puis, avec gravité, elle ajoute : « Ce n’est pas facile d’être une femme africaine et consciente aujourd’hui. C’est peut-être même dangereux. Mais une société sans femmes conscientes est une société condamnée. Nous, nous avons encore une chance. »
Une routine d’engagement quotidien
Son quotidien, Afrika le consacre aux enfants. Elle leur enseigne le dessin, le bricolage, la photographie, l’expression de soi.
« Le dessin est une écriture universelle, accessible même à l’enfant qui ne parle pas encore. » Ce qui la nourrit, c’est la conviction qu’un autre Kivu est possible : « Je vois un Kivu sans guerre, sans famine. Un Kivu en paix. Un centre culturel vivant, d’ici quelques années, si nous prenons tous conscience de l’importance de l’éducation. »
Un message au monde : voir le Kivu au-delà des larmes
Afrika ne veut pas être perçue comme une survivante, mais comme une semeuse d’avenir. À ceux qui regardent sa région avec pitié, elle répond par ses œuvres :
« Je veux que vous voyiez le Kivu au-delà des larmes. Un lieu de beauté, de culture, de rêves brisés mais jamais éteints. Que mes dessins vous rappellent qu’au-delà de chaque douleur, il y a de la lumière. »
Et peut-être qu’un jour, le Kivu renaîtra, portant les traits de stylo d’une artiste qui, dans le silence de l’encre, aura dessiné l’espoir.
Basubi wa basubi
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