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Éditorial – Sécurité à crédit : Comment la guerre contre l’AFC/M23 étrangle les finances publiques en RDC

Alors que les combats s’intensifient dans l’Est de la République démocratique du Congo, une autre bataille d’un autre genre se joue à Kinshasa : celle du maintien de l’équilibre budgétaire. Le Fonds monétaire international (FMI), au terme d’une mission effectuée à Kinshasa ce mois de mai, a tiré la sonnette d’alarme. Le conflit contre la rébellion du M23, soutenue par le Rwanda selon plusieurs rapports de l’ONU, grève lourdement les finances publiques au point de compromettre sérieusement le cadre macro-économique de la RDC.

L’agression par procuration orchestrée par le Rwanda sous couvert du M23 est un secret de Polichinelle. Pourtant, le mutisme de l’Union africaine, l’ambiguïté du Conseil de sécurité, et le double discours de certaines puissances occidentales se faisant appeler « communauté internationale » laissent visiblement Kinshasa seul face à une hémorragie sécuritaire, accompagnée maintenant par celle budgétaire. Le principe sacro-saint cher aux États, celui de « non-ingérence » devient, ici, un paravent commode pour couvrir une guerre de prédation que tout le monde fait semblant de ne pas voir, en même temps que le compteur de morts des Congolais continue à tourner.

Selon les données recueillies par Reuters, les dépenses sécuritaires ont coûté à l’État environ 1 milliard de dollars rien qu’au premier trimestre de cette année, soit entre janvier et avril 2025. Une somme colossale pour un pays où les infrastructures laissent à désirer, l’accès à l’eau potable et à l’électricité reste un luxe pour des millions de citoyens. 

Le ministère des Finances a annoncé en mars qu’il doublait les salaires des soldats et des policiers, apparemment dans le but de remonter le moral des troupes. Cette mesure devrait coûter cette année, ont indiqué à Reuters un responsable militaire et une source gouvernementale. Malgré l’augmentation des dépenses de sécurité, sur le terrain, des officiers rapportent toujours des pénuries de munitions, de nourriture et d’équipements de base.

Entre l’augmentation des dépenses de l’armée et les pénuries logistiques décriées par les officiers sur terrain, il s’observe visiblement une contradiction qui soulève de sérieuses interrogations. Où va réellement l’argent ? Une grande partie des fonds semble avoir été consacrée à l’achat d’armes, a confié un général congolais à Reuters. Des milliards sont votés, pourtant les soldats crient famine et bricolent leurs équipements.

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La chaîne logistique militaire semble rongée par une corruption endémique, alimentée par une gestion opaque où les circuits officiels sont contournés par des « caisses noires ». Sans réforme structurelle de la chaîne de commandement, toute injection de fonds est vouée à l’échec. Cette guerre à l’est a mis en lumière les problèmes profondément enracinés au sein de l’armée.

La fermeture des bureaux de perception dans les zones tombées aux mains du M23, combinée aux exonérations sur les produits de première nécessité (TVA et droits de douane), a creusé un trou fiscal important. Le FMI estime que les recettes fiscales vont baisser de 4 % du PIB cette année, tombant à 12,5 % contre 15,1 % prévus initialement. Le déficit budgétaire, lui, devrait atteindre 1,2 % du PIB en 2025, contre 0,8 % en 2024. Un déficit intérieur qui alimente les inquiétudes quant à la viabilité budgétaire du pays.

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Là on peut dire que le gouvernement se retrouve dans un dilemme classique : soutenir l’effort de guerre ou maintenir les services publics de base. Et quand bien même il n’y aurait pas la guerre, le gouvernement trouverait bien un autre bouc émissaire pour justifier ses échecs dans le maintien des services publics de base. Cette logique du « tout pour la guerre » affaiblit la cohésion sociale et accentue la vulnérabilité des populations civiles, le cas de la population asphyxiée vivant dans les zones sous contrôle de l’AFC/M23. À long terme, ce sont les hôpitaux sans médicaments, les écoles sans bancs et les routes impraticables qui constitueront les bombes à retardement du pays. Et le gouvernement est prévenu.

Dans ce contexte de tensions financières, le gouvernement a revu ses ambitions à la baisse. Le projet de loi budgétaire approuvé récemment par le cabinet présidentiel affiche des dépenses de 17,2 milliards de dollars, en baisse par rapport aux projections précédentes. Les ministères ont vu leurs budgets rognés, tout comme les salaires des chefs d’institutions. Mais selon un haut fonctionnaire du ministère des Finances, une grande partie des fonds destinés à la guerre est gérée hors du circuit budgétaire officiel, sans transparence.

« La majorité de ces fonds est gérée en dehors du cadre budgétaire formel », a déclaré à Reuters un haut responsable du ministère des Finances, sous couvert d’anonymat car il n’était pas autorisé à s’exprimer dans les médias. « Nous n’avons pas non plus une visibilité complète. »

L’opacité financière, surtout en période de guerre, est avant tout un poison pour la démocratie. Le Parlement est court-circuité, la Cour des comptes est muette, et le citoyen est exclu du débat. Résultat : le peuple paie sans savoir, et l’État dépense sans rendre compte. Cette tendance de ne pas rendre compte au peuple est observée depuis l’avènement de Félix Tshisekedi au pouvoir. Il est urgent d’instaurer un mécanisme de contrôle citoyen sur les dépenses militaires, notamment à travers des audits indépendants, du moins ceux qui sont véritablement indépendants.

Les zones passées sous contrôle de l’AFC/M23 abritent des gisements cruciaux d’or, d’étain, de tantale. Leur perte va plus loin, car elle ne se limite pas uniquement à un enjeu territorial : elle prive le gouvernement de Kinshasa de ressources minières stratégiques, alimentant le cercle vicieux d’un conflit à la fois politique, économique et géopolitique. 

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Comment expliquer qu’un pays qui repose sur des montagnes d’or, de tantale et de lithium reste dépendant des aides extérieures pour renouveler ses infrastructures, voire pour payer ses fonctionnaires ? La guerre à l’Est est aussi une guerre économique pour le contrôle de la chaîne de valeur mondiale, le Rwanda et l’Ouganda en premières lignes. L’enjeu n’est pas seulement militaire : c’est le modèle extractiviste congolais tout entier qu’il faut repenser, pour mettre fin au pillage institutionnalisé. Toutefois, malgré l’implication de puissances étrangères, rappelons cette dure vérité :

« En tant que fils du Kivu, je n’ai jamais été témoin de scènes où des officiels, des civils ou même des militaires rwandais traversaient la frontière, pénétraient sur le territoire congolais, creusaient eux-mêmes dans les mines, puis repartaient au Rwanda avec des minerais congolais pillés. » Écrivait Benjamin Babunga, le 21 mai dernier sur son compte X.

Et il ajoutait en substance : ce scénario simpliste est souvent répété dans les discours politiques, alors qu’en réalité, le pillage se fait avec la complicité ou l’inaction de certains Congolais, dans des circuits opaques où se croisent intérêts politiques, réseaux armés et multinationales.

Malgré ces défis, le gouvernement congolais a réaffirmé son engagement envers le programme triennal signé avec le FMI dans le cadre de la Facilité élargie de crédit (EFC). En effet, le FMI a annoncé avoir conclu un accord au niveau des services sur la première revue du programme économique et financier triennal du Congo dans le cadre de sa facilité de crédit élargie.

« Le gouvernement réaffirme son engagement envers les objectifs du programme soutenu par l’ECF, qui a été recalibré pour refléter les nouvelles réalités suite à l’intensification du conflit », indique le communiqué.

Il a également déclaré que le programme contribuerait à préserver la viabilité budgétaire tout en permettant un espace budgétaire adéquat pour répondre aux besoins urgents en matière de sécurité et d’aide humanitaire, selon le représentant pays du FMI, René Tapsoba. Il s’agira de préserver la stabilité macroéconomique tout en dégageant un « espace budgétaire » suffisant pour faire face aux besoins urgents en matière de sécurité et d’aide humanitaire.

Ces ajustements budgétaires imposés sous pression internationale pourraient accentuer la fracture sociale. Réduire les dépenses civiles tout en maintenant des dépenses militaires incontrôlées revient à sacrifier la paix future au nom de la sécurité immédiate, qui peine elle-même à se concrétiser aujourd’hui, et le futur demeure incertain aussi. Il est temps d’exiger que le FMI tienne compte des droits humains réellement et des besoins sociaux dans ses conditionnalités et pas uniquement dans des théories qui n’apportent rien aux populations concernées.

La guerre à l’Est ne se joue pas uniquement dans les collines du Nord-Kivu ou les rues de Bukavu. Elle s’inscrit aussi dans les tableaux Excel du ministère des Finances, les lignes budgétaires de la Banque centrale, et les prévisions de croissance du FMI. Une guerre aux multiples fronts, où l’épuisement militaire rime désormais avec essoufflement budgétaire — ces deux font route ensemble désormais, et ce, pour longtemps tant qu’aucune solution durable ne sera trouvée.

À l’heure où le pays dépense sans compter pour une guerre qu’il est en train de perdre au vu des rapports de force qui s’observent sur le terrain, une guerre qui n’en finit pas, il est urgent d’exiger une transparence totale sur les dépenses militaires, un audit des fonds d’urgence, et une stratégie de sortie de crise intégrant la reconstruction économique des zones sinistrées. Car une guerre sans vision mène toujours à l’asphyxie.

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