Tribune : Monsieur le Président, entre guerres récurrentes et volte-face politique, l’heure du pragmatisme a sonné
Monsieur le Président,
La crise sécuritaire persistante dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) est un problème épineux depuis plus de trois décennies. Dès votre accession au pouvoir, vous avez abordé cette question avec une certaine légèreté, malgré la présence de multiples groupes armés. La menace la plus notable au cours de ces trente dernières années émane du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), qui s’est successivement transformé en Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), puis en Mouvement du 23 mars (M23), et aujourd’hui en Alliance du Fleuve Congo/M23 (AFC/M23).
Dès votre arrivée au pouvoir, vous avez pris l’initiative d’inviter et d’héberger le M23 à Kinshasa pendant plusieurs mois. Vous avez également accueilli le président Kagame à Kinshasa avec faste, au stade des Martyrs, le qualifiant de “mon frère”. Cependant, en 2021, une résurgence inévitable s’est produite : l’avènement du M23 2.0.
Permettez que l’on retrace les grandes lignes jusqu’à présent.
Comment en est-on arrivé là ?
En 2009, lors de la signature de l’accord du 23 mars entre le régime de Joseph Kabila et le CNDP de Laurent Nkunda, le Mouvement du 23 mars (M23) a vu le jour moins de trois ans plus tard, arguant que le régime de Kinshasa ne respectait pas l’accord signé. Était-ce une réaction à la décision de Kinshasa de livrer le général Nkunda à la Cour pénale internationale (CPI) ? Ou parce que les officiers et politiciens issus du CNDP se sentaient progressivement écartés des affaires ?
A (re) lire :
Suspension de l’USAID : Une onde de choc pour l’Afrique et un test de résilience pour la RDC
Si Kinshasa ne respectait pas l’accord, chaque partie avait certainement ses raisons. Une chose est certaine : lorsqu’on se sent acculé, tout prétexte est bon pour déclencher une guerre, et c’est dans ce contexte qu’est né le M23, version 1.
Nous voilà en 2012 : la ville de Goma tombe entre les mains des rebelles, ce qui marque le début de leur défaite. Nombreux sont ceux qui louent les prouesses militaires des Forces armées de la RDC (FARDC), notamment des figures comme le général Bahuma Ambamba ou le colonel Mamadou Ndala. Cependant, la chute du M23 ne résultait pas uniquement de leur bravoure, mais également de facteurs internationaux et régionaux.
Sur le plan international, l’administration Obama et ses alliés occidentaux avaient contraint le Rwanda à cesser son soutien aux rebelles en imposant des sanctions significatives, auxquelles Kigali ne pouvait rester indifférent. Sur le plan régional, une crise de leadership en Afrique de l’Est opposait le président rwandais Kagame et l’ancien président tanzanien Jakaya Kikwete.
De plus, depuis l’assassinat de l’opposant rwandais Kayumba Nyamwasa sur le sol sud-africain par des espions rwandais, les relations étaient tendues entre Kagame et l’ancien président sud-africain Jacob Zuma. Face à ces tensions, une alliance s’est formée entre l’Afrique du Sud et la Tanzanie pour mettre fin aux ambitions de Kagame à l’est de la RDC.
Cette coalition, rejointe par le Malawi, a conduit à la création de la Brigade d’intervention de la MONUSCO avec un mandat offensif, marquant un tournant dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU. Cependant, cette intervention n’était pas motivée par un amour particulier pour les Congolais, mais plutôt par la volonté de Zuma et Kikwete de contenir Kagame.
A (re) lire :
Dans ce contexte international et régional, le président Kabila a mobilisé tous les moyens nécessaires pour renforcer les FARDC. La combinaison de la Brigade d’intervention et des FARDC, avec leurs alliés comme les Nyatura, a permis de mettre en déroute le M23, contraignant ses rescapés à se réfugier en Ouganda.
Et ensuite ?
Après la défaite militaire du M23, la suite des événements reste incompréhensible pour beaucoup. En effet, malgré leur victoire, les autorités congolaises ont continué à négocier avec les rebelles en Ouganda, aboutissant à un accord signé à Nairobi en 2013.
La grande leçon à tirer de cet épisode est la suivante : même après avoir vaincu un ennemi, il faut négocier pour éviter toute résurgence. C’est une réalité bien connue dans la région des Grands Lacs. Kabila semblait l’avoir comprise.
A (re) lire :
RDC : Moïse Katumbi Plaide pour un Dialogue Inclusif, Un Pas Vers la Paix Durable
Les analystes estiment que c’est dans l’optique de renégocier cet accord que le M23 a été invité à Kinshasa. Tout porte à croire que le mouvement ou son parrain se sentait à nouveau acculé, d’où l’émergence du M23 2.0 en 2021.
Cependant, en 2021, les acteurs ne sont plus les mêmes, tant au niveau international que régional et national. Il n’y a plus d’Obama, de Sarkozy ou de Hollande, ni de Kikwete ou de Zuma, ni même de Kabila. Seul Kagame reste en place.
Refus de négociation, conquête militaire
Dès la réapparition du M23 en 2021, le régime de Kinshasa n’a pas pris cette rébellion au sérieux. Pourtant, certains analystes y voyaient déjà un phénomène qui ne s’arrêterait pas là.
Puis vint la chute de la cité de Bunagana, marquant le début d’une longue série de victoires des rebelles sur les forces loyalistes, sur fond de désertions et de trahisons au sein des FARDC.
A (re) lire :
RDC/Tanganyika : Les FARDC changent de stratégie pour contrer l’infiltration des rebelles du M23
Depuis la prise de Bunagana, les FARDC ne cessent de répéter qu’elles ont effectué une “retraite stratégique”, une formule devenue un véritable slogan depuis 2021.
Acceptation de la négociation et critiques
Face à une balance des forces qui penche du côté des rebelles, la seule issue pragmatique reste la négociation.
L’annonce de cette éventualité a provoqué un séisme politique et médiatique. Les critiques, parfois virulentes, fusent, notamment parce que le président Tshisekedi s’était toujours montré inflexible sur cette question.
Le problème réside dans l’écart entre ses déclarations et la réalité sur le terrain, ce que l’on appelle en communication politique le credibility gap (écart de crédibilité).
Aujourd’hui, le contraste entre ses promesses et la situation actuelle alimente la défiance populaire.
Le « credibility gap » : une erreur de communication majeure
Ce concept, apparu aux États-Unis dans les années 1960, désigne le fossé entre les déclarations gouvernementales et la perception du public. Tshisekedi s’est exposé à cette critique en multipliant des promesses irréalistes.
Comme le disait Joseph Kabila, surnommé « le taiseux » :
« Il faut parler lorsqu’on a des mots plus forts que le silence. »
Conclusion : négocier, mais avec sincérité
Si l’option du dialogue est désormais sur la table, la question clé reste la sincérité de la négociation.
Alors que des rumeurs évoquent un possible rétropédalage présidentiel, il est crucial de suivre ce dossier de près. La RDC doit éviter un énième revirement qui ne ferait que renforcer son credibility gap et décrédibiliser davantage son leadership.
Par Me Jospin Minane
Me Jospin Minane est avocat près la Cour, enseignant-chercheur en droit et au sein du RARIP-RGL, libre penseur, écrivain et essayiste. Depuis plus de sept ans, il travaille dans le domaine juridique et de la recherche.




7 comments