RDC – Rutshuru : Une analyse des défis du retour des déplacés et des solutions pour une réintégration durable
Dans les zones sous contrôle de groupes armés soutenus par certains pays voisins, depuis l’AFDL jusqu’à l’AFC/M23, l’installation de camps de déplacés est systématiquement refusée. La logique est simple : une fois les affrontements terminés, la zone est déclarée « libérée » et donc pacifiée. Dès lors, la présence de déplacés n’est plus justifiée, ces derniers étant sommés de retourner dans leurs villages d’origine. C’est dans ce cadre que l’on parle de « retournés », un terme désignant les populations qui reviennent dans leur milieu d’origine après une période de conflit ou de catastrophe, parfois dans des conditions précaires et sans garantie de sécurité.
Cependant, ce retour soulève de nombreuses interrogations : est-il réellement volontaire, sûr et digne, conformément aux principes du droit international humanitaire ? Quels défis ces retournés doivent-ils affronter une fois sur place ? Le Journal Œil du Kivu analyse la situation spécifique de Rutshuru et, dans une moindre mesure, de Nyiragongo, en tenant compte des réalités du terrain et des solutions envisageables pour une réintégration réussie.
Un retour sous tension
Depuis février 2025, un mouvement de retour s’observe dans plusieurs localités du territoire de Rutshuru, notamment dans l’aire de santé de Kabizo. Selon OCHA, environ 1 879 ménages déplacés ont quitté les sites d’accueil proches de Goma pour regagner leurs villages d’origine. Toutefois, ce retour s’effectue dans un climat marqué par des tensions communautaires, de graves difficultés humanitaires et une précarité économique alarmante.
A (re) lire :
Éducation en RDC : Sisyphe Peut-il Briser sa Malédiction ? L’Œil Critique de B. Ulimwengu Biregeya
Le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA) et ses partenaires signalent que de nombreux retournés retrouvent leurs habitations détruites ou occupées par d’autres déplacés.
« Certains retournés ont découvert que leurs maisons étaient détruites ou squattées par d’autres déplacés encore présents dans la zone, ce qui risque d’alimenter des tensions communautairesa Par ailleurs, environ 1 857 ménages déplacés se trouvent toujours dans l’aire de santé de Kabizo. Arrivés depuis août 2024, ces ménages sont principalement hébergés par des familles d’accueil. »
– Rapport OCHA RDC (23 février – 6 mars 2025)
En outre, 44 % des familles retournées constatent que leurs champs sont exploités par des personnes venues d’ailleurs, y compris des membres de groupes armés. Cette situation engendre des risques de conflits fonciers et aggrave l’insécurité alimentaire déjà préoccupante dans la région.
Le concept de “retournés” à l’épreuve du droit international humanitaire
En droit international humanitaire (DIH), le terme “retournés” désigne les personnes qui, après avoir été déplacées ou évacuées en raison d’un conflit, d’une occupation ou d’autres circonstances humanitaires, reviennent dans leur pays ou leur lieu d’origine. Cette notion englobe plusieurs catégories :
- Personnes déplacées internes (PDI) retournées : celles qui, après avoir fui un conflit ou une catastrophe, reviennent dans leur région d’origine sans quitter leur pays.
- Réfugiés retournés : ceux qui, après avoir trouvé refuge à l’étranger, rentrent volontairement dans leur pays d’origine.
- Prisonniers de guerre ou internés civils retournés : selon les Conventions de Genève, ce sont les détenus ou prisonniers de guerre libérés et renvoyés dans leur pays d’origine.
Le retour des déplacés et réfugiés doit être volontaire, sûr et digne, conformément aux principes du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) et du DIH. Cela signifie que les populations concernées ne doivent ni être forcées à rentrer dans des conditions précaires, ni exposées à des menaces pour leur sécurité et leur intégrité.
Dans le cas de Rutshuru, plusieurs questions se posent :
- Le retour est-il réellement volontaire ? Les déplacés subissent-ils des pressions, explicites ou implicites, pour quitter les camps ?
- Le retour est-il sécurisé ? La présence persistante de groupes armés et l’instabilité de la région rendent le retour incertain.
- Le retour est-il digne ? Les retournés retrouvent souvent leurs maisons détruites, leurs terres occupées et leurs moyens de subsistance anéantis.
A (re) lire :
Si la cause du déplacement n’existe plus, le retour peut sembler logique. Pourtant, dans les conditions actuelles, ces critères ne sont pas garantis. L’insécurité et l’absence de conditions de réintégration adéquates demeurent des défis majeurs.
Une insécurité alimentaire préoccupante
Le Cluster Sécurité Alimentaire en RDC a récemment publié un rapport alarmant sur la situation des retournés. Plus de 77 % des ménages déclarent ne pas avoir accès aux terres agricoles, principalement en raison de l’insécurité ou de l’occupation illégale de leurs champs. Sans accès à la terre et aux intrants agricoles, ces populations restent dépendantes de l’aide humanitaire et risquent de sombrer dans une précarité encore plus grande.
Face à cette situation, des solutions durables et adaptées s’imposent. Le Cluster Sécurité Alimentaire recommande :
✔ Un appui immédiat en vivres et en cash pour assurer la survie des retournés.
✔ Une relance des activités agricoles par la distribution de semences et d’outils, ainsi que le développement d’élevages à cycle court.
✔ Un suivi juridique et foncier pour prévenir les conflits liés à l’occupation illégale des terres et habitations.
✔ Des garanties de sécurité renforcées afin de stabiliser durablement les zones de retour.
Une réponse humanitaire à adapter aux réalités du terrain
L’idée selon laquelle les retournés n’ont plus leur place dans des camps dès lors que leurs villages sont considérés comme pacifiés ne reflète pas la réalité du terrain. Il est essentiel d’accompagner ces familles dans leur réinstallation, en garantissant leur sécurité, leur accès aux ressources essentielles et leur autonomie économique.
L’avenir du territoire de Rutshuru dépendra de la capacité des autorités et des partenaires humanitaires à coordonner une réponse efficace qui tienne compte :
- des droits des retournés,
- des besoins des déplacés encore présents,
- des dynamiques communautaires locales.
Ignorer ces enjeux reviendrait à prolonger la crise et à attiser les tensions dans une région déjà fragilisée.
Le cas de Rutshuru n’est pas isolé. Une analyse approfondie des territoires du Nord et du Sud-Kivu révélerait probablement des défis similaires, nécessitant une prise en charge adaptée à chaque contexte local.
Par Jospin Minane
Me Jospin Minane est avocat près la Cour, enseignant-chercheur en droit et au sein du RARIP-RGL, libre penseur, écrivain et essayiste. Depuis plus de sept ans, il travaille dans le domaine juridique et de la recherche.




Post Comment