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Décryptage – RDC : Rutshuru et Lubero, une spirale de violences qui place les civils au cœur du conflit

Dans l’Est de la République démocratique du Congo, les civils continuent de payer le prix le plus lourd du conflit armé qui secoue la province du Nord-Kivu. Une note préliminaire de monitoring publiée le 5 mars 2026 par la Synergie des Jeunes pour le Développement et les Droits Humains (SJDDH) dresse un tableau alarmant de violations graves commises dans les territoires de Rutshuru et Lubero entre janvier et février 2026. 

Exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, enrôlement de jeunes ou encore enlèvements : les incidents recensés illustrent une détérioration rapide de la situation sécuritaire.

Un conflit qui s’intensifie dans le Rutshuru

Selon les informations recueillies par le réseau communautaire de moniteurs de la SJDDH, les violences se sont intensifiées depuis le début de l’année 2026 dans plusieurs zones des chefferies de Bwito et Bwisha.

Les affrontements opposent principalement les combattants du mouvement AFC/M23, appuyés selon plusieurs rapports internationaux par des éléments des Forces de défense rwandaises (RDF), aux groupes d’autodéfense dits Wazalendo ainsi qu’aux rebelles des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR).

Dans ce contexte, les populations civiles se retrouvent prises entre les lignes de front, souvent accusées de soutenir l’un ou l’autre camp.

« Les opérations militaires dans les villages ont provoqué la mort de plusieurs dizaines de civils », indique la note de monitoring, qui mentionne également des cas d’incendies de maisons et de pillages de biens appartenant aux habitants.

Des villages attaqués et des civils tués

Parmi les incidents documentés figure une série d’attaques contre plusieurs localités de la chefferie de Bwito — notamment Bukombo, Karambi, Chahemba, Kanyangohe et Mashango — où des dizaines de civils auraient été tués depuis le 12 janvier 2026. Des enfants figureraient parmi les victimes.

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Dans ces mêmes zones, des maisons ont été incendiées et des biens pillés, contraignant de nombreuses familles à fuir vers des zones plus sûres.

Au regard du droit international humanitaire, de tels actes pourraient être qualifiés de crimes de guerre, notamment lorsqu’ils visent directement la population civile ou entraînent la destruction de biens de caractère civil.

Arrestations massives et disparitions inquiétantes

L’un des incidents les plus préoccupants rapportés par la SJDDH concerne une opération menée le 31 janvier 2026 à Bambo-centre.

Selon les témoignages recueillis, plus d’une centaine de jeunes hommes auraient été arrêtés lors d’un bouclage mené par des combattants du M23. Accusés de collaborer avec les groupes Wazalendo, ils auraient été emmenés vers une destination inconnue.

Ces arrestations massives pourraient constituer des arrestations arbitraires et des disparitions forcées, des pratiques sévèrement interdites par le droit international des droits humains.

Quelques jours plus tard, le 8 février, plus de 200 jeunes auraient été embarqués à Bambo et Mutanda, alimentant les craintes d’un enrôlement forcé dans le conflit armé.

Exécutions et attaques contre les civils

La note mentionne également plusieurs cas d’exécutions extrajudiciaires.

Le 15 février 2026, à Kabanda près de Kibirizi, un jeune homme d’environ 20 ans aurait été abattu par balle, tandis que trois autres civils ont été grièvement blessés et admis à l’hôpital général de référence de Kibirizi.

Dans un autre incident survenu le 23 janvier à Rugarama, deux civils ont été tués lors d’une attaque armée menée par des hommes non identifiés, tandis qu’un garçon a été grièvement blessé.

Ces actes constituent des violations graves du droit à la vie et peuvent, dans certaines circonstances, relever de la qualification de crimes de guerre.

Enlèvements et insécurité sur les routes

La situation sécuritaire reste également préoccupante sur les axes routiers.

Sur la Route nationale n°2, dans le groupement Rugari, quatre passagers et l’aide-chauffeur d’un véhicule de transport en commun ont été enlevés par des hommes armés qui exigent une rançon pour leur libération.

Les enlèvements contre rançon sont devenus une pratique récurrente dans plusieurs zones du Nord-Kivu, aggravant la vulnérabilité des populations déjà affectées par les déplacements et la pauvreté.

Une mort suspecte en détention à Lubero

La note de monitoring évoque également un incident survenu dans le territoire voisin de Lubero.

Le 9 février 2026, un cultivateur de 38 ans est décédé en détention après avoir été arrêté par un groupe Wazalendo dans la localité de Musimba-Ndano. Les circonstances de sa mort demeurent floues et nécessitent des investigations indépendantes.

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Si ces faits sont confirmés, ils pourraient constituer une violation grave des droits humains, notamment du droit à la vie et du droit à un traitement humain en détention.

La question de la justice et de la lutte contre l’impunité

Sur le plan juridique, les violations documentées pourraient relever à la fois du droit pénal congolais et du droit international pénal.

En vertu du principe de complémentarité consacré par le Statut de Rome, les juridictions congolaises demeurent les premières compétentes pour poursuivre les auteurs présumés de crimes graves. La Cour pénale internationale (CPI) n’intervient qu’en cas d’incapacité ou de manque de volonté des autorités nationales à mener des enquêtes crédibles.

Dans un contexte marqué par la multiplicité des groupes armés et la fragilité des institutions judiciaires dans certaines zones, la question de la lutte contre l’impunité reste centrale pour la protection des civils.

Documenter les crimes pour prévenir leur répétition

Malgré les difficultés d’accès à certaines zones et l’insécurité persistante, la SJDDH affirme poursuivre son travail de documentation grâce à son réseau communautaire de moniteurs locaux.

Ce travail de collecte d’informations constitue une étape essentielle pour la préservation des preuves, la reconnaissance des victimes et la lutte contre l’impunité.

Dans une région où la violence semble se répéter de cycle en cycle, documenter les violations et renforcer les mécanismes de justice apparaît plus que jamais comme une condition indispensable pour espérer rompre durablement la spirale des violences dans l’Est de la RDC.

Jospin Minane

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